Tribune / Manifeste

Pour une refonte des
études de droit

Les facultés de droit forment d'excellents techniciens du droit. Elles ne forment pas des professionnels prêts au réel. Ce texte pose un diagnostic et formule sept propositions concrètes pour changer cela.

Alexandre Verrien 24 ans en entreprise Directeur Juridique Mars 2026

La fac t'apprend le droit.
L'entreprise t'apprend tout le reste.

Je ne critique pas les études de droit. Je les ai faites. Elles m'ont donné une rigueur, un raisonnement, une discipline de pensée que je n'aurais pas acquis ailleurs. Les facultés de droit font bien ce pour quoi elles ont été conçues.

Le problème, c'est que ce pour quoi elles ont été conçues date d'une autre époque. Celle du juriste comme technicien du texte, formé pour analyser, qualifier, argumenter. Une époque où le droit s'exerçait dans les prétoires, les cabinets, les études notariales. Une époque où la maîtrise de la norme suffisait à justifier sa place.

Ce n'est plus le monde dans lequel travaillent la plupart des juristes aujourd'hui.

Le juriste d'entreprise moderne ne travaille pas dans un tribunal. Il travaille dans des réunions de COMEX où personne n'a le temps d'écouter une analyse en deux parties deux sous-parties. Il travaille avec des équipes commerciales sous pression de résultats, des DG qui veulent une réponse en trente secondes, des décisions à prendre sans certitude juridique complète. Il travaille dans l'incertitude, dans l'urgence, dans le bruit.

Ce que la fac enseigne
+Le raisonnement juridique rigoureux
+La maîtrise des textes et de la doctrine
+L'argumentation écrite structurée
+La culture juridique générale
+La gestion des sources et de la complexité
Ce que la fac n'enseigne pas
-La posture et le positionnement professionnel
-La communication claire pour les non-juristes
-L'influence sans autorité formelle
-La gestion de l'incertitude et des zones grises
-Le droit dans son contexte business
-La résilience face à l'échec et à la pression

"Un bon juriste maîtrise le droit. Un juriste efficace est lisible, audible, positionné, et influent. La formation enseigne le premier. Elle ignore presque totalement le second."

Le résultat, c'est une génération de juristes très compétents sur le fond, et profondément désarmés sur la forme. Des talents qui entrent dans leur premier poste avec une boîte à outils incomplète. Qui mettent des années à comprendre que le droit, en entreprise, ne s'exerce pas dans les marges d'un code mais dans les couloirs, les négociations, les arbitrages silencieux.

Certains s'adaptent. Avec du temps, de la chance, de bons mentors. D'autres ne s'adaptent jamais tout à fait. Ils restent des juristes excellents que personne n'écoute vraiment.

Ce n'est pas un problème de talent. C'est un problème de formation.

Paradigme ancien
"Un bon juriste = quelqu'un qui maîtrise le droit."
Réalité 2026
"Un juriste efficace = quelqu'un de lisible, audible, positionné et influent."

Le droit s'exerce dans des organisations humaines, sous pression, dans l'incertitude. Former des juristes sans leur enseigner comment naviguer dans ces organisations, c'est les envoyer au front sans les armer. Le décalage entre la formation et le réel n'est plus acceptable. Il a un coût humain, professionnel, et économique.

Il est temps d'en parler. Il est temps d'agir.

Sept propositions concrètes
pour une Licence au réel

Ces propositions ne demandent pas de révolutionner les études de droit. Elles demandent d'enrichir ce qui existe avec ce qui manque. La Licence reste le socle des fondamentaux juridiques : on ne touche pas à ça. On lui ajoute trois blocs complémentaires et une logique de professionnalisation active. Le Master 1 et le Master 2 restent les espaces de spécialisation. Mais ils héritent d'étudiants autrement mieux armés.

01
Introduire les soft skills dès la première année de Licence
Communication, posture, travail en équipe, prise de parole, gestion du temps sous pression : ces compétences ne s'acquièrent pas en Master. Elles se construisent sur trois ans. Les intégrer dès la L1, progressivement, c'est donner au droit un véhicule pour s'exprimer. Sans elles, la technique juridique reste inaudible.
Soft skills
02
Créer un bloc Finance en L2 et L3 : comptabilité, audit, finance d'entreprise
Un juriste qui ne sait pas lire un bilan est un juriste incomplet. Comprendre la comptabilité générale, les mécanismes d'audit, la structure d'un compte de résultat, les bases de la finance d'entreprise : c'est comprendre le monde dans lequel le droit s'exerce. Ce n'est pas accessoire. C'est structurant. Le droit des affaires sans la finance, c'est la carte sans le territoire.
Bloc Finance
03
Créer un bloc Ressources humaines en L2 et L3 : organisations, personnes, politique salariale
La psychosociologie des organisations, la gestion des ressources humaines, la politique salariale, le droit social dans son contexte réel : voilà ce qu'un juriste rencontrera dans n'importe quelle direction juridique d'entreprise. Former des juristes sans leur expliquer comment fonctionnent les organisations humaines, c'est les envoyer travailler dans une machine sans leur en avoir montré le moteur.
Bloc RH
04
Créer un bloc Management en L3 : stratégie d'entreprise, business model, production
Comprendre comment une entreprise crée de la valeur, comment se construit une stratégie, comment s'organisent les opérations et la production : c'est la condition pour que le juriste soit perçu comme un partenaire et non comme un prestataire. Le droit sans la compréhension du business, c'est le frein sans le volant. Ce bloc est la pièce manquante du puzzle.
Bloc Management
05
Enseigner la communication juridique claire comme matière à part entière
Réécrire un contrat en langage lisible. Pitcher une analyse en trois minutes devant des non-juristes. Produire une note de risque qui se comprend sans formation juridique. La rigueur et la clarté ne sont pas incompatibles. Mais les deux s'apprennent. Aujourd'hui, seule la première est enseignée. C'est une erreur de conception, pas un détail pédagogique.
Communication
06
Valoriser les stages par un système de points bonus sur la moyenne générale
Un étudiant qui fait un stage chaque année de Licence (L1, L2, L3) doit en être récompensé sur sa moyenne générale, pas seulement sur son CV. C'est un signal envoyé à toute la promotion : la professionnalisation n'est pas optionnelle, elle est valorisée. Les stages construisent l'expérience, le réseau, la maturité et augmentent mécaniquement les chances d'atterrissage sur le marché du travail. Le système académique doit le reconnaître explicitement.
Évaluation
07
Rendre le mentoring en entreprise obligatoire, dès le Master
Six mois minimum avec un juriste d'entreprise expérimenté, pas seulement en cabinet. Pas pour apprendre le droit, mais pour voir comment il s'exerce dans la réalité des organisations, sous pression, dans l'incertitude, face à des décideurs qui n'ont pas le temps. La transmission de ce savoir tacite ne peut pas être remplacée par un cours magistral. Elle ne peut qu'être vécue.
Mentoring

Je critique. Je ne me défile pas.

Il est facile de pointer les défauts d'un système depuis l'extérieur. Je le dis clairement : je suis preneur pour contribuer à changer les choses.

Vingt-quatre ans en entreprise, dont vingt dans des environnements technologiques parmi les plus exigeants au monde. J'ai vu ce que le décalage entre la formation et le réel coûte concrètement, en énergie, en trajectoires brisées, en talents mal employés. J'ai aussi vu ce que donnent les juristes qui ont su développer, souvent seuls, ces compétences que la fac ne leur avait pas données.

La différence est massive. Et évitable.

Si vous travaillez dans l'enseignement du droit, si vous dirigez une école ou une faculté, si vous pensez à un format de collaboration, une conférence, une table ronde ou un module à co-construire : écrivez-moi. Je répondrai.